Cession acquisition

Transmission des Transports Bouin : pourquoi connaître son repreneur ne suffit pas

Adrien Louessard

Consultant Fusacq

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Le 31 mars 2023, Christian Bouin a cédé Transports Bouin (environ 70 personnes, Noyal-sur-Vilaine) à son voisin de zone d’activités, Jean-Yves Gautier (Gautier Fret Solutions). Une cession « naturelle » entre deux dirigeants qui se croisaient depuis 1978 — et pourtant tout sauf un long fleuve tranquille. Récit, à partir de son témoignage dans l’épisode 7 de Changer de main, enregistré en public, dans nos locaux.

« Être commandé avant de commander »

Fils de transporteurs — l’entreprise est créée par son père en 1963, sa mère « s’occupait des papiers » — Christian Bouin passe un BEP puis un CAP de conducteur routier et choisit de commencer ailleurs : chez STG, « la boîte phare » pour les Rennais qui aiment la route. « Pour commander les autres, il faut avoir été commandé. » Il rejoint ensuite Transports Bouin comme cinquième conducteur, après avoir décroché sa propre autorisation de transport. Une condition qu’il s’était fixée avant de reprendre : être marié. « Je veux me fixer avec quelqu’un de cœur avant de me fixer avec les tas de ferraille. » Mariage en 1989, reprise en 1992 — avec un père qui s’était mis en retrait deux ans avant, ce dont il fera plus tard un conseil : « Le jour où vous cédez, prenez du recul, rapidement. »

En trente ans, avec son beau-frère à l’exploitation, l’entreprise passe de 5 à plus de 70 personnes et environ 70 véhicules : du transport exclusivement bâtiment à l’origine, une diversification accélérée par un épisode fondateur avec la Régie Renault, deux croissances externes (2000 et 2006) et un site construit en propre sur deux hectares à Noyal-sur-Vilaine.

La promesse du Château des Pères

2019, réunion annuelle des équipes. À la fin des questions-réponses, un conducteur lève la main : « Vu la couleur de tes cheveux, on aimerait bien savoir ce qu’on va être demain. » Rien n’était préparé. La réponse engagera toute la suite : « Je ne souhaite pas vendre, je souhaite transmettre. Vous aurez un patron en chair et en os que vous verrez, qui vous verra et qui sera à la hauteur de vous parler. Je ne sais pas qui c’est, je ne sais pas quand ça sera, mais ça, je vous le garantis. »

Ce jour-là, le cahier des charges de la cession est fixé : pas de fonds d’investissement, un patron incarné, et le respect d’un nom — Bouin — qui est aussi celui de ses parents et de ses enfants. « Il n’était pas question que je cède à n’importe qui. » Un accord informel avec le repreneur prévoira d’ailleurs le changement de nom sous trois à quatre ans — chose faite aujourd’hui.

Un repreneur qui « vient tout seul »

Le projet est posé dès 2019 autour d’un café chez Finance & Stratégie, gelé net en mars 2020 (« On arrête tout… je ne suis plus à vendre pour l’instant »), relancé en 2022. Pas de solution familiale : le neveu pressenti, installé loin de la Bretagne, décline.

Et le repreneur, Jean-Yves Gautier ? « On ne le trouve pas, en fait. Il vient tout seul. » Les deux hommes se connaissent depuis 1978 — ils avaient 20 ans, chez STG — et se sont recroisés pendant des décennies à la FNTR. Et il coche une case décisive : Romain, l’un des fils de Jean-Yves Gautier, viendra se former à l’exploitation chez Bouin, aux côtés de Jocelyn. Une famille transmet à une autre famille.

L’enlisement, le coup de sang, la signature

Entre la lettre d’intention et l’acte, la data room s’enlise. « Ils ont déposé les documents, une semaine après ils nous les redemandaient. Tout était bon pour retarder, pour pinailler. » Mi-février 2023, un vendredi après-midi, le cédant arrête tout : « Je prends le train ce soir pour aller voir la neige. Donc tu m’oublies et moi j’arrête. »

Dix jours plus tard, réunion de crise chez Finance & Stratégie — avocats, expert-comptable, DAF autour de la table. « Une fois qu’on est sortis d’ici, une semaine après on signait quasiment. » L’acte est signé le 31 mars 2023, sur la base des comptes au 31 décembre.

À quoi sert un conseil quand on connaît déjà son repreneur ?

C’est le fil rouge de l’épisode, et Christian Bouin y répond sans détour : « On a beau connaître son repreneur, on ne sait pas qui est derrière. Tu fais confiance à l’homme, mais les gens qui sont derrière, tu ne les connais pas. » Le conseil, « ça permet surtout d’avoir un tiers sur lequel tu peux te reposer, que tu peux appeler quand tu as un doute — un autre son de cloche ».

Jean-Marc Tariant, qui l’accompagne depuis 25 ans, résume l’autre versant : « Avant de discuter argent, il y a une rencontre entre un acheteur et un vendeur qui se font confiance. » Le rôle du conseil : objectiver la valorisation, structurer le juridique et le fiscal (société et immobilier réunis), tenir le calendrier — et absorber les tensions de la négociation pour préserver la relation humaine entre les deux familles.

Une galette-saucisse et un trousseau de clés

Le soir de la signature, son avocat lui annonce qu’il n’a plus accès à son bureau. Refus : « J’ai encore la photo de mes enfants dans mon bureau. » Le repreneur, lui, ne réclamera jamais les clés : « Tu gardes le temps que tu veux, tu considères que t’es encore chez toi. »

Un mois plus tard, un samedi matin, galette-saucisse à la bonne franquette avec les équipes. Un discours, et à la fin, Christian tend son trousseau. Trois ans après, la garantie d’actif et de passif n’a pas été actionnée, et les anciens appellent toujours — pour annoncer un nouveau projet ou la naissance d’un petit-enfant. « J’ai gardé un lien fort avec mes gars. »

Ce qu’on retient de son témoignage

  • Cerner à qui l’on veut vendre — et assumer d’écarter ceux qui ne respectent ni les salariés ni le matériel.
  • Préparer l’entreprise à fonctionner sans soi : après une alerte de santé en 2016, l’entreprise était « formatée » autour de l’exploitation et de la direction administrative.
  • Garder la main sur le processus : se faire accompagner n’empêche pas de donner l’assaut quand tout s’enlise — au contraire.
  • Prendre du recul, rapidement, après la cession — comme son père l’avait fait pour lui.

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